Musée d’Art Moderne de Lyon : spectacle, crucifixions, simulacre de carbonisations de poulets et antidote.

Nouvelle polémique artistique autour de poulets pendus subissant un simulacre de brûlure. Les articles ou bien les brèves de presse se succèdent sans que j’y trouve beaucoup d’intérêt car ce sont principalement des colportages de réaction avec très peu d’informations. Je suis évidement choqué par la vidéos : l’artifice marche bien. Le MAC de Lyon semble protéger l’artiste mais la presse et les commentaires sont très durs.

J’aimerai bien comprendre un peu plus ce que l’on me montre et les articles que je lis ne m’apportent rien à ce sujet, alors je m’instruis par moi-même et c’est ce que j’ai appris que je vais tenter de transmettre.

Adel Abdessemed : un peu de sa vie et de son travail.

Quelques lignes de vie.

Adel Abdessemed naît en 1971 à Constantine et vit son enfance à Batna. Cette ville bénéficiait encore d’espoir et d’harmonie en 1970, mais, en 1979, l’élection de Chadli Bendjedid (élu à 99,40%) semble amener la discorde. Adel Abdessemed évoque son enfance comme une« vie marquée par la terreur et la violence de la guerre, la guerre civile, une dispute de pouvoir, où l’on assassinait l’espoir ». A partir des années 80, le colonel Chadli Bendjedid décide de réprimer les berbères et c’est le début d’une escalade de violences jusqu’aux émeutes sanglantes d’octobre 1988. En 1990, quitte les Beaux-arts de Batna pour intégrer les Beaux-arts d’Alger. Mais, en 1994, suite à l’assassinat du directeur (Ahmed Asselah, connu pour ses positions contre l’intégrisme et pour la démocratie) et de son fils (né en 1971), Adel Abdessemed décide de quitter l’Algérie pour intégrer l’école des Beaux-arts de Lyon.

Quelques traits de travail.

La première fois que j’ai remarqué le travail d’Adel Abdessemed, c’était à Beaubourg, on y exposait sa sculpture représentant Zidane et son coup de tête sur Materrazzi. Et puis, il y a quelques jours, j’ai vu cette vidéo de poulets pendus par les pattes qui subissent des explosions et s’enflamment. Les commentaires aussi s’enflamment. Alors, j’ai eu l’envie de connaître un peu plus de ce travail. Je parcours ce que donne internet et je découvre que son travail tourne autour de la crucifixion et de la carbonisation. Que cela soit sa Kim Phuc en ivoire (quasi en position christique après avoir échappé au napalm), ses carcasses de voitures en terre cuite noire, son christ en fil de fer barbelé, sa barque de fortune remplie de sac poubelles noirs ou encore le coup de tête de Zidane et sa crucifixion médiatique.

Légitimité

Comme presque à chaque fois, de nombreux commentaires tournent autour du « il fait ça pour être connu, c’est du buzz ». Ce type de commentaire met en cause la légitimité d’un travail au regard du passé. Suite à cette première récolte d’information, il me semble que ce nouveau travail rentre légitimement dans le travail d’Adel Abdessemed. Il n’y a donc pas de volonté de « coup d’éclat » particulier, tous les travaux que j’ai pu voir sont à chaque fois spectaculaires.

L’exposition

Ce travail fait parti d’un ensemble d’œuvres exposées sous le nom :  « Antidote ».
La vidéo est passée en boucle dans une pièce à part et n’a pas été crée spécialement pour la série.
Je n’ai pas vu l’exposition mais il semble que la pièce majeur de l’ensemble soit la troisième reprise de SHAMS. Shams est une œuvre éphémère en terre non cuite qui montre des militaires encadrants des hommes asservis et exploités. L’œuvre est à taille humaine, le publique marche sur et à travers la sculpture en ressentant la chaleur lourde et moite de l’argile.

Beuys et l’apologie de l’ingéniosité de l’homme

Il existe peu d’œuvre d’art, reconnue comme telle, utilisant des animaux vivants. Parmi ce peu de référence, le happening de Joseph Beuys “i like America, America likes me” me paraît pertinent à évoquer. Alors qu’il était pilote militaire, Beuys raconte avoir été descendu et sauvé par des tartares qui l’auraient pansé de feutre et de graisse puis nourrit de miel. C’est cette histoire qui va nourrir la création de l’artiste. En 1974, Beuys se fait enfermé avec un coyote sauvage, il est emmitouflé dans du feutre, seule sa canne dépasse. La scène se passe dans une galerie, aux yeux de tous. À la fin des trois jours, le coyote sauvage semble avoir accepté son compagnon artiste qui n’a plus besoin du feutre pour se protéger.  En trois jour, Beuys démontre qu’avec un peu d’ingéniosité le citadin et l’animal sauvage peuvent coexister. Il y aurait beaucoup à dire sur ce happening car Beuys a parsemé ces trois jours de symboles : Le coyote qui était un animal sacré pour les indiens a été décimé par les colons ; Beuys arrive aux états-unis sans en fouler le sol ; on donne au coyote une litière de wallstreet journal pour uriner…

De l’abbatage à la masse aux poulets

En 2008, Adel Abdessemed crée déjà une polémique liée aux animaux en présentant des vidéos sur lesquelles des animaux attachés sont tués à coup de masse. L’artiste s’est défendu en prouvant que ces images provenaient du Mexique, pays dans lequel ce type de pratique est légale.

Face à la polémique des poulets, le MAC a écrit un communiqué affirmant que les animaux n’avaient pas été brûlés car l’artiste a utilisé des produits inoffensifs issus des effets spéciaux. C’est assez étonnant comme réponse car elle occulte complètement que les poulets soient pendus par les pattes comme si il était naturel qu’un poulet vive cette situation.

Réflexion personnelle

J’ai eu envie d’évoquer le travail de Beuys car j’y ai vu certaines convergences mais aussi de profondes divergences.

L’œuvre de Beuys naît d’un traumatisme, l’artiste aurait pu s’arrêter à la dénonciation de l’horreur de la guerre mais toute son œuvre va dans un autre sens. Beuys semble vouloir nous démontrer que nous pouvons guérir de notre animosité, que chacun est capable d’apaisement. L’artiste guérit, cherche peut-être à prévenir d’une autre guerre.
Abdessemed semble aussi nourrir son œuvre d’un traumatisme mais il répète en boucle son effroi, il n’offre aucune résilience à son publique. J’ai le sentiment qu’Abdessemed s’est égaré sur le chemin du sadisme et qu’il a quitté celui de l’art car j’ai du mal à croire que les poulets ne souffrent pas attachés par les pieds avec ces mini explosions et ce qui ressemble à des flammes. Mais comme l’a montré Beuys, l’ingéniosité de l’homme peut arriver à guérir et à prévenir. L’œuvre d’Abdessemed est loin d’être finie, son ingéniosité l’amènera peut-être à trouver l’antidote.

En photographie, je suis souvent confronté à différentes formes de violences, la fréquence de cette violence est si importante que j’estime qu’il est talentueux de l’éviter. C’est sur ce chemin que j’ai décidé de marcher. On peut montrer l’horreur de la rue obtenir de violentes réactions, mais on peut aussi montrer l’humanité de la rue et , j’espère, provoquer l’empathie et l’élan fraternelle nécessaire pour aider à sortir de la rue.

L'image d'illustration provient d'une série faites au Yunnan. Un couple très modeste m'avait gentiment accueillis pour partager sur leur culture et leur vie. Prés du foyer, il y avait ce petit chaton qui semblait à la fois fragile et un peu sauvage.